J’ai rêvé d’Aless

Quand on perd l’usage de ses jambes, le signe de rémission infaillible, c’est quand on commence à se rêver en fauteuil roulant. Bien sûr ça ne permet pas de marcher mais au moins on avance, d’une manière ou d’une autre. C’est donc officiel depuis aujourd’hui : je suis handicapé. Je me suis rêvé avec mon boulet.

D’ailleurs il y a d’autres signes. J’ai du mal à développer mes projets, à communiquer sur leurs qualités (et indirectement les miennes), à faire confiance, à déléguer. Je passe à côté d’occasions d’aider parce que j’ai peur de m’imposer ou que ce soit contre-productif.

J’ai rarement rêvé de vrais gens. Une petite poignée de personnes dans toute une vie. J’aime bien rêver de quelqu’un. C’est un peu une fête, on met les petits plats dans les grands pour que ça ait un peu de gueule. Ou pas. En fait on n’y peut pas grand-chose, il faut faire avec.

Le rêve :

Je suis en répétition, dans un orchestre type harmonie municipale, un environnement artistique et affectif qui a bercé mon adolescence et ma vie de jeune adulte. Pour des raisons de relations communes semble-t-il, Aless arrive à la fin de la répétition. Je crois que ça m’a mis en colère au premier abord, elle pas du tout. On finit par s’assoir côte à côte pour la soirée rillettes/carré de vigne de fin de répète. Apparemment c’est assumé de part et d’autre, pas de recherche de prétexte. Début tendu, moi fermement décidé à ne pas en décoincer une. Elle, assez insouciante apparemment, mais ne lâchant aucune info personnelle non plus. Le choc des butés de service. Pourtant, discussion agréable sur des sujets divers (semble-t-il, je n’en ai pas trace). Elle s’en va, je ne sais pas s’il y a une raison.

Je sors mon téléphone de ma poche, il est en ligne, numéro d’Aless affiché. Le bougre avait fait un rappel automatique à l’insu de mon plein gré ! Je cause, elle répond. Autre contenu, conversation intéressante cette fois. Elle s’en veut d’avoir mal géré. On aurait aimé que ça se finisse mieux. On ne se comprend pas bien donc je n’ai pas les détails (crachouillis sur la ligne). Je comprends qu’elle part en Australie (donc on ne va plus pouvoir s’appeler, me suis-je dit). Ca me réjouit de penser qu’il y aura cette masse de terre entre nous. Je me dis que la Terre est bonne, résurgence de paganisme ?

Après je ne sais plus trop si elle revient et qu’on se prend dans les bras, ou si on raccroche et qu’elle prend l’avion.

Les fins de rêve c’est toujours brumeux. Je vous laisse finir comme ça vous chante. Personnellement je n’ai pas de préférence. Pour le sexe et les poursuites en bagnole, vous repasserez.

Il est crétin ton rêve

Et de toute façon ça ne veut rien dire, on met ce qu’on veut dans un rêve.

Bien sûr ça ne veut rien dire. Si vous étiez mon psy et si j’étais en recherche thérapeutique nous pourrions nous en servir comme base, mais ce n’est pas le cas. Votre œil attentif aura quand même remarqué quelques détails intéressants. Le mien aussi.

J’utilise son vrai nom, pour la première fois publiquement depuis trois ans. Et même en privé d’habitude ça m’écorche plutôt la langue. Après tout pourquoi pas ?

Il n’y a pas de plan. Face à l’impression de m’embourber, j’ai commencé à organiser mes textes selon des ébauches de plans. Ca m’a fait commencer beaucoup de textes, mais j’en ai fini peu. Et c’est surtout les textes « utiles » sur le boulot, le chant, mes projets, qui ont été bloqués. En abandonnant cette organisation, je retrouve ma joie d’écrire. Ce n’est plus la corvée, le fouaillage laborieux, les interrogations sur les conséquences ou les interprétations.

Le personnage de ce rêve est plus curieux, tolérant et patient que celui que j’ai présenté dans mes textes précédents, ou celui de mes souvenirs. Il n’y a aucune brutalité même dans les désaccords. Et surtout ce n’est pas un cauchemar. Pas d’angoisse au réveil. C’est plutôt sympa de sa part d’être venue à moi dans un rêve soft et détendu. Enfin d’un degré de tension acceptable je devrais dire. Ce n’était pas gagné d’avance.

Petit rappel historique.

Pour me débarrasser des dernières traces de toxicité d’une relation amicalo-professionnelle qui a mal tourné, je décide il y a neuf mois d’écrire ce site, qui marquera la transition entre une manière conventionnelle de communiquer sur mes projets professionnels sans référence à ma vie privée, et une nouvelle manière de gérer ma vie et ma communication comme un tout. Le privé et le public s’enrichissant et se confortant. Ca se passe plutôt bien. J’avance, je peaufine, je défonce des portes, je fais le ménage. Un peu brutal quelquefois, mais je m’assure de ma liberté d’expression et je réponds à des questions laissées en suspens. Je découvre des témoignages qui ressemblent au mien, des méthodes de réflexion et d’analyse que je ne soupçonnais pas. Une période très formatrice. Et surtout je renonce à beaucoup de réponses qui ne m’intéressent plus.

Bizarrement je bloque en plein élan sur la page « Pourquoi pas » qui était censée m’inciter à chercher d’autres points de vue que le mien, les limites de ma manière d’agir en rendant toute cette histoire publique, les problèmes et conséquences que ça pourrait avoir de part et d’autre.

Quatre mois sans écrire. L’angoisse monte à chaque fois que j’essaie de m’y remettre. Une angoisse qui avait disparu le lendemain de son départ, annonçant de nombreuses nuits de bon sommeil réparateur. Le pied !

Difficile d’interpréter ce retour de l’angoisse. Des indices tout au plus. Surtout la désagréable impression d’essayer de me justifier. Comme si j’étais l’agresseur, ou tout au moins complice de l’agression que j’ai subie. J’aurais donc besoin de démontrer les mécanismes qui lui ont permis de m’agresser, pour justifier mon droit à me défendre ?
Démontrer -> intellectualisation.
Me défendre -> contre-attaque.
Le serpent se mord la queue. Je cherche à affirmer mon individualité, mon mode de vie et de relation à l’instinct, les sentiments bruts sans jugement. Et au final, je démontre, je décortique, je dénonce. Je rentre dans son moule. L’image qu’elle a imposée de moi. Contradiction. Angoisse.

J’ai finalement décidé de ne pas écrire cette page, et depuis, plus de stress. La bête s’est défendue de quelque chose. Je ne sais pas quoi. Je l’ai laissée gagner pour le moment.

Victimisation ?

La difficulté à faire reconnaitre son statut de victime est fréquente chez les victimes de manipulation. Reconnaitre qu’on est victime est déjà un cap difficile, qui demande beaucoup d’humilité. A un moment ou on a l’égo à plat c’est une dure plongée en eau trouble. Mendier une reconnaissance est humiliant. Prendre conscience que la victimisation est aussi une méthode de manipulation est une torture. La base de la perversion c’est d’inverser les rôles. On ressemble de plus en plus à l’agresseur. On ne sait plus qui est qui, qui fait quoi. Et si c’était moi l’agresseur ? La seule issue est la distance, avec un entourage solide et fiable (merci à lui !). La confiance (justement le point sur lequel j’ai été attaqué, mais il faut continuer à prêter le flanc pour ne pas s’enfermer). La patience.

Beaucoup de travail aussi sur cette période, les projets qui décollent enfin. D’énormes progrès, et surtout des déblocages en chant. Des gestions de groupes plus complexes. Des collègues qui commencent à dépendre de moi pour vivre. Des employeurs plus exigeants. Le projet de chant solo qui prend son indépendance. Le retour de la fatigue donc. Cette fatigue si dangereuse pour l’objectivité, qui m’avait déjà fragilisé à l’époque de cette histoire.

Déclencheurs de cette remise à plat

J’avais vu une amie se faire manipuler il y a quelques mois. J’ai essayé de lui en faire prendre conscience mais je me suis fait rembarrer. Je n’ai pas insisté. Quelques mois après j’apprends que les dégâts sont importants. Escroquerie sur plusieurs personnes que je connais. Bilan : quand je suis intervenu pour aider des amis ça s’est toujours bien passé, sauf avec Aless qui s’en est servi comme prétexte pour m’attaquer. Quand je ne suis pas intervenu j’ai laissé des gens dans l’embarras. Aujourd’hui je ne veux plus laisser une seule personne décider que je n’ai pas le droit d’aider. Le sous-entendu qu’aider serait un moyen pour prendre le contrôle de quelqu’un est puant. Il est l’extension de l’individualisme de notre société, qui veut à tout prix empêcher le lien social et l’activité non-facturée. Constater qu’il existe des gens qui créent des dettes affectives pour avoir du pouvoir sur leur victime, très bien. En déduire qu’on ne doit avoir de lien qu’avec nos serviteurs et nos prestataires de service, hors de question !

Je ne m’étalerai pas sur le deuxième déclencheur. Un ami est mort la semaine dernière. Landry, chanteur-guitariste, vingt ans… l’âge d’Aless quand je la fréquentais. Je devais répéter avec lui la veille du rêve. Je crois que c’est lui qui me l’a envoyé.

Changement de cap

Quand les règles ne sont pas bonnes, change les règles ! Tu ne sais pas pourquoi tu bloques ? Tant pis ! L’important c’est d’avancer, pas de savoir pourquoi tu n’avançais pas. Je suis repassé du tout public, déballage anonyme à des gens anonymes, qui n’était pas une mauvaise idée en soi, au tout privé. Il y a une énergie tellement plus forte, tellement plus chaude dans le soutien d’un très petit nombre que dans une foule sans visage ! Du coup, plus besoin de me justifier, de faire attention aux conséquences. Dans ce cénacle de gens qui me comprennent, pas de jugement, pas d’arguties. Le risque de faire mal existe mais il est partagé, porté ensemble. Et là je prends conscience du coût. J’ai beaucoup appris de cette histoire, même si j’ai longtemps prétendu le contraire. Mais je n’en ai pas assez profité et fait profiter les autres. Prises de conscience stériles, hésitations, atermoiements. Il était temps de briser…

Le dernier tabou

Le pseudo, l’anonymat, le sous-entendu…

J’ai un peu malmené ma Boulette, la Poufinette, ou autres pseudos que j’ai tenté d’intégrer. Ce garde-fou de l’anonymat m’a permis d’expérimenter des opinions que je ne sentais pas tout à fait justes.

Confortable, mais… utile ? Pour un héraut de la vérité, je me suis vite trouvé des prétextes à ces mensonges : ne pas lui faire de mal, ne pas lui donner de prise sur moi, ne pas relancer un débat, ne pas gêner sa carrière. J’ai donc avalisé une situation absurde : la protéger contre moi ! On prend les mêmes et on recommence ! Fred, répète après moi calmement : tu es la VICTIME. Tu peux retourner des histoires de boulettes toute ta vie, tu resteras une vraie personne, face à une vraie personne. Elle a abusé de ta confiance pour se faire plaisir en te faisant du mal. Tu étais pratique pour ses desseins concernant d’autres personnes, parce que tu étais patient et tolérant, parce que tu étais facile à culpabiliser, parce qu’il était vital que tu maintiennes votre groupe en vie pour sortir la tête de l’eau. Il n’y a pas de hasard, de circonstances atténuantes, de réaction à une situation complexe ou à un caractère difficile à gérer. Capice ? Ca tient en trois lignes, pas la peine d’en faire cent pages !

Les conséquences

La concernant, ça ne me regarde pas. Je ne m’adresse pas à elle. Je ne la vise pas. Je ne cherche rien à vous démontrer à son sujet. Si elle est en colère, bon courage aux gens qui passeront à sa portée. Si ça la fait réfléchir, grand bien lui fasse, et si elle ne s’en rend pas compte tout est bien dans le meilleur des monde.

Pour vous, à son sujet ? Je ne pense pas que ça vous influence. Si vous vous sentez manipulés par elle ce n’est pas de ma faute. Posez-vous les bonnes questions et bon courage. Sinon continuez à l’admirer, ça ne me dérange pas.

Pour mes proches, ils ont déjà payé. Je n’avais pas le pouvoir ou le courage de l’empêcher. L’utilisation de la vraie identité ne leur causera pas de tort. Ils la connaissent déjà. Le rêve ne devrait pas les bouleverser. La seule chose qui les intéressera peut-être, c’est ce que je ferai après et comment je rebondirai. Mon vieux rêve de transformer toute cette boue en lumière.

Pour moi ?

Je vais sortir de la toute-puissance du créateur d’un personnage virtuel. Maintenant on ne joue plus, je parle d’une vraie personne. Je n’ai jamais agressé personne volontairement, je ne me suis jamais vengé. Je ne vais pas commencer maintenant. Je vais bien sûr nettoyer tranquillement ce site sur tout ce qui parle d’elle. Je ne veux pas faire cohabiter trop longtemps une vraie personne avec une créature. Je ne veux pas que vous plaquiez ce que je dis en citant son vrai nom avec ce que j’ai dit en lui donnant un pseudo. J’ai voulu me débarrasser de mon sentiment de culpabilité, mais pas pour lui refourguer. A chacun de se mettre au clair avec sa conscience.

Pour mon image, ma carrière ? J’y ai déjà réfléchi quand j’ai commencé ce site. Si vous aimez ce que je fais, pourquoi ça vous dérangerait que j’étale mes tripes en place de grève ? Si vous ne m’aimiez déjà pas avant, qu’est-ce que ça change ? Et puis dans le fond je ne dépends plus de personne pour réussir. Très peu d’aide publique, peu de collègues et d’entourage professionnel, très faible dépendance aux médias. Les commentaires positifs sur mes projets, ma voix et ma manière de chanter se font plus précis et plus crédibles. Je ne chante pas pour être admiré, mais ces marques d’intérêt et de sympathie ont eu raison de mes derniers restes de confiance dans le jugement d’Aless. Effacés ses « j’ai longtemps pensé que Manu [le directeur de notre école de chant / ndlr] avait fait une erreur en te prenant dans la formation » et surtout « j’ai commencé à travailler avec toi en espérant que tu comprendrais qu’il fallait que tu arrêtes le chant, et qu’on embaucherait un vrai chanteur ». Gasp ! Effacé mais ça m’arrache encore un peu les doigts de l’écrire ! Merci aux gens qui m’ont passé du baume, j’étais quand même très sévèrement blessé. Je crois que je peux m’attaquer maintenant aux blessures des autres. Il y a un grand besoin dans notre métier où les attaques contre l’ego sont nombreuses et violentes. Je ne sais pas quelle forme ça prendra mais ça me semble faire partie de ma vocation.

Pour le rêve je suis plutôt content. J’ai longtemps essayé de garder des bons souvenirs de mon année d’amitié avec Aless. Je sentais bien qu’il y avait eu des bons moments entre nous, mais elle les avait pollués pour ne pas être tentée de regarder ses contradictions en face. La politique de la terre brûlée. Mon inconscient en a décidé autrement, et je n’ai pas de contrôle sur lui. Retour de quelques bons souvenirs. Impressions de déjà vu dans des émotions qui s’installent avec d’autres personnes. Les scènes du rêve sont fantasmatiques, mais les impressions qu’elles dégagent font référence à de vraies émotions que nous avons vécues ensemble. J’ai l’impression qu’on me rend une partie de ma vie qu’on m’avait volée. Une vraie relation humaine, avec une personne qui (entre autres) a des qualités. Pour qui n’ai plus de sentiments positifs ou négatifs.

La suite ?

La liberté. Plus tellement besoin de parler de cette histoire, mais j’ai toujours un stock d’embryons d’articles et de chansons qui en découlent. Si le besoin se présente je raconterai un bout de l’histoire. « Pas besoin » ne veut pas dire « pas le droit ». Peut-être qu’un jour je rédigerai une vraie biographie, mais à ce moment j’aurai un sens en vue et je suppose que ça me semblera évident. Au niveau artistique, j’en ai beaucoup parlé, mais j’ai peu agi. Je crois que l’envie n’y est plus. Je laisserai peut-être en plan tout ce que j’ai commencé à ce sujet.
Méthode Coué ? Ah oui j’avoue, ça m’est arrivé plusieurs fois de croire avoir fait le tour du sujet, mais en fait non.
On verra bien.

Et après…

Après, nous y sommes aujourd’hui, quatre mois après ce rêve, toujours pas une once de haine ou de rancœur en moi. Ma vision de cette histoire a continué à évoluer dans le bon sens. Je n’ai toujours pas envie de passer du temps à vous la raconter pour le moment. Je commence à avoir assez de matière pour commencer une étude sur les relations dans les groupes et les difficultés relationnelles provoquées ou aggravées par leur fonctionnement hors-normes.

Surtout ma vie personnelle et ma vie professionnelle reprennent le sens que je voulais leur donner à l’époque, avec des rencontres formidables dans un grand climat de confiance.

Encore après…

Quatre rêves en tout en un an. De plus en plus lisibles. Comme une conscience qui m’oriente dans les moments importants de ma vie. J’ai même été tenté de l’aimer. Enfin. Est-ce que je l’aurais aimée, en vrai, si nous étions restés amis ? C’était tellement tabou entre nous que j’aurais été incapable de m’en rendre compte.
J’aime rêver d’elle.
La vraie personne n’existe plus dans ces rêves, ni dans mon présent. Elle a repris sa place de souvenir.
Pas un désastre.
Une perte de temps, ou une pause nécessaire dans mon approfondissement personnel ?
Je ne saurai jamais. Dans beaucoup d’aspects de ma vie je me retrouve au point où j’avais arrêté de progresser, embourbé dans la violence de cette rencontre. Je recommence une aventure de chanson en duo homme-femme. Enfin ! Un vrai partenariat équilibré et enrichissant, prometteur. Entretemps j’ai forgé mes armes pour faire face aux soubresauts d’une relation de travail affectivement forte. Il ne manquera sans doute pas de rebondissements dans cette histoire en construction.
J’ai traversé d’autres épreuves. Ce n’est pas seulement cette vieille histoire qui m’a préparé à ce présent dans lequel je suis heureux.
Ici et maintenant.
Enfin je comprends ce principe zen, si simple et si difficile à atteindre. Aimer sans être dépendant. Ne pas avoir peur de perdre. Construire son avenir sans passer à côté de son présent. Apprendre du passé sans rancœur.

Plus qu’une lettre à écrire et la boucle sera bouclée.